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Prise de position

La sociale, vive la sécu

La sécurité sociale a soixante dix ans. Elle est en difficulté. On parle épisodiquement de ce fameux trou de la sécu. La tendance qui constitue à rentabiliser les services de soin pour générer moins de dépenses se traduit par un chamboulement de l’hôpital public. À terme certains soins rentables seront dissociés de certains qui ne le sont pas. Qui va s’approprier quelle part ? Comment sera financée chaque part ? Pourquoi parle-t-on de charge sociale, alors qu’il n’était question que de cotisation sociale ? Une cotisation que toute la population payait pour que chacun puisse en bénéficier en cas de coup dur. Maintenant serions-nous rentrés dans une ère de chacun pour soi, ou plutôt dans l’ère de « nous, pour mon petit groupe à moi » ? Il y aurait ceux qui peuvent payer et les autres. On payerait une mutuelle pour être assuré pour des soins qui seraient sélectionnés par la mutuelle, nouveau monde marchand où le fric passerait avant le soin ?

la Sociale, Vive la sécu

affiche du film "La Sociale"

LA SOCIALE vive la sécu – réalisateur Gilles Perret

sortie officielle le 9 novembre 2016

La sécurité sociale – son importance – fait partie de ma culture familiale. Ma mère a été orpheline de mère à l’âge de cinq ans à une époque où se soigner était problématique. La tuberculose, l’épidémie de l’époque, faisait des ravages et espérer en guérir coûtait très cher. Je savais la Sécu née après guerre et que cela avait été une grande avancée sociale mais je n’en savais pas beaucoup plus. En 1967, quand l’ordonnance de 1945 créant la Sécu a été modifiée j’étais enfant, et lorsque j’ai commencé ma vie active à la fin des années 1970, cotiser me paraissait tout à fait ordinaire et normal. Je ne savais pas que l’esprit de l’ordonnance de 1945 en avait pris un coup en 1967 en sectorisant les risques, les soins d’une part et la retraite d’autre part. Puis est venue l’époque où il a fallu sauver la Sécu à la fin des années 1980. Je n’avais pas vraiment suivi. Sur le bulletin de paye était arrivée une ligne supplémentaire, la CSG. Ai-je vraiment su à quoi elle servait ? Probablement pas. Mais il était dans ma culture de participer aux efforts communs alors je n’ai rien contesté et regarde t-on son bulletin de paie dans le détail tous les mois, alors on oublie. Enseignante dès le début de la carrière j’ai bénéficié d’une mutuelle et ne réalisait même pas que d’autres personnes n’en avaient pas. Mutuelle et Sécu pour moi n’étaient qu’un seul interlocuteur, fiable qui plus est, alors dans la monotonie du quotidien on ne fait plus attention. Être malade et être soignée rentre dans l’ordre normal des choses. Depuis plus d’un an, sur les ondes de la radio, sont apparues les publicités concernant l’obligation pour tout employeur de proposer une mutuelle à ses salariées. Le mandat d’Obama aux USA comprenait la mise en place d’une protection santé. Il a des difficulté pour la mettre en place et cela ne concerne pas toute la population. Alors le jour où j’ai vu arriver dans mon cinéma de quartier un documentaire sur la sécu, je me suis dit cela me concerne.

Le film s’appelle LA SOCIALE. Le réalisateur a travaillé deux ans à dénicher des témoins, historiens, sociologues ou praticiens… a fouillé des archives et il nous propose un cours d’histoire sans chiffre superflus, nous menant sur les lieux où cela se passait. Il fait raconter par ces témoins, des histoires d’hommes. L’histoire d’une aventure extraordinaire à un moment où, le pays devant se reconstruire, des hommes de courants différents ont oeuvré pour une même idée.

Cette idée était déjà en germe avant 1945, dans le milieu ouvrier de la sidérurgie de la vallée du Rhône : la présence de caisse de secours en cas de maladie, d’accident du travail. Elle était aussi ailleurs en témoigne les solutions trouvées dans nos ports de pêche en Bretagne ou bien les agriculteurs sur leur terroirs. Et voilà qu’un syndicaliste CGT, élu communiste avant guerre, arrêté sous le régime de Vichy et envoyé au bagne d’Alger, se retrouve ministre du travail en 1945 sous le gouvernement de transition dirigé par de Gaulle. Et il va impulser à bout de bras l’idée politique : chacun a le droit d’être soigné selon ses besoins et participe au financement commun en fonction de ses capacités. Il y a quatre chapitres la maladie, la vieillesse, la famille et les accidents du travail. Il est le ministre, il s’appelle Ambroise Croizat. L’histoire ne retiendra pas son nom, c’est celui du haut fonctionnaire qui travailla avec lui qui restera dans les mémoires comme étant lié aux ordonnances de 1945.

La sécurité sociale a soixante dix ans. Elle est en difficulté. On parle épisodiquement de ce fameux trou de la sécu. La tendance qui constitue à rentabiliser les services de soin pour générer moins de dépenses se traduit par un chamboulement de l’hôpital public. À terme certains soins rentables seront dissociés de certains qui ne le sont pas. Qui va s’approprier quelle part ? Comment sera financée chaque part ? Pourquoi parle-t-on de charge sociale, alors qu’il n’était question que de cotisation sociale ? Une cotisation que toute la population payait pour que chacun puisse en bénéficier en cas de coup dur. Maintenant serions-nous rentrés dans une ère de chacun pour soi, ou plutôt dans l’ère de « nous, pour mon petit groupe à moi » ? Il y aurait ceux qui peuvent payer et les autres. On payerait une mutuelle pour être assuré pour des soins qui seraient sélectionnés par la mutuelle, nouveau monde marchand où le fric passerait avant le soin ?

LA SOCIALE devrait pouvoir donner à son public les clés pour décider de sa philosophie de soin. La solidarité basée sur la plus large assiette de cotisations est probablement viable financièrement. Les dés ont été pipés petit à petit. En 2016 et les années qui vont venir, va-t-on retomber dans un chacun pour soi devant le coup dur ? Moi je pourrais me soigner et tant pis pour ceux qui ne le pourront pas ! Quelle courte vue. Si c’est une question de sous, puis-je rappeler qu’il coûte moins cher de prévenir que de guérir. Et pour ceux qui resteraient dans leur égoïsme confortable, dois-je rappeler que la santé publique les concernera aussi lorsque les épidémies non endiguées croiseront leurs chemins. Microbes et virus n’iront pas regarder la couleur de leur assurance privée.

LA SOCIALE, ce film qui permet à un nonagénaire de raconter à des étudiants de l’école nationale de la sécurité sociale l’énergie des ordonnances de 1945 et leur a donné la niaque, je ne vous le raconte pas, allez le voir. Une pleine page d’histoire un peu oubliée mais dont nous bénéficions des reliquats tous les jours. Et demain, on en fait quoi de ses reliquats ?

Maryvonne Bouënnec

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